Le berger et les brebis égarées

Suite du premier billet consacré à nos amis les ovins.

Question: Que faire des brebis galeuses? Hé ben, c’est simple, il faut les ramener dans le droit chemin. Comment? En suivant l’étoile du berger pardi! Question de bon sens.

Oui mais n’est pas berger qui veut. Non madame! Pour être berger, il faut un bâton de berger et un bâton de berger (pour les petits creux). Sauf si ce dernier est végétarien, auquel cas, il faudra un seul bâton de berger (le vrai).

baton_de_bergerTrêve de plaisanteries, il est temps de comprendre la différence entre un bon berger et un mauvais berger. Le bon berger est un homme de grande culture qui pour protéger ses adorables chèvres leur contera l’histoire dramatique de celle de Mr. Seguin. Le mauvais berger est un homme jaloux et cupide qui pour garder ses chèvres auprès de lui leur racontera une histoire sordide d’une comparse se faisant bouffer par un loup sanguinaire parce qu’elle aura été trop envieuse. Vous l’aurez compris, le bon berger est celui qui a les intentions les plus pures. Il ne s’agit pas de faire peur mais d’informer des dangers. Nuance.

Centre de Recherche et d’Information Indépendant des Gentils Éveilleurs Narcoleptiques (CRIIGEN)

Si je vous dit le cri, vous me répondez? Tableau expressionniste de l’artiste norvégien Edvard Munch peint entre 1893 et 1917. Super, tu sais utiliser Google, tu auras un caramel. Bon, en fait, je pensais plutôt à Comité/Commission/Centre de Recherche et d’Information Indépendant. Il y a le CRIIGEN, la CRIIRAD et le CRIIREM. Malgré leurs noms, il s’agit d’associations loi 1901 à but non-lucratif.

le_cri

Qui dit CRIIGEN dit? Hé ben oui, Séralini évidemment. Bravo, vous avez trouvé. L’étude de Séralini et l’épisode médiatique qui en a découlé est un cas typique de syndrome de l’étude unique et de prise en otage des médias. Au delà des critiques sur la méthodologie utilisée par l’équipe de Séralini et de la concordance entre les résultats obtenus et leur interprétation (voir par exemple le rapport initial et final de l’EFSA),  il y a le point de vue sociologique. Cet article publié sur Acrimed pose la question des difficultés de l’exercice du journalisme scientifique dans le cas d’une controverse médiatique ayant pour origine une question éminemment technique et complexe. J’invite sincèrement le lecteur à lire l’entièreté de l’article d’Acrimed.

Tout commence par la publication en septembre 2012 d’un article de 8 pages par le Nouvel Observateur et intitulé « Oui, les OGM sont des poisons ! ». Déjà, bien que la publication de Séralini ne repose que sur l’étude d’un OGM (le maïs NK603) et de l’herbicide Roundup, on titre « LES OGM ». Ensuite le titre mais aussi l’article du Nouvel Obs jouent la carte du discours anxiogène et ne laissent aucune place à toute critique de l’étude de Séralini. Finalement et c’est le plus important, l’article du Nouvel Obs ainsi que la publi de Séralini apparaissent en même temps. Séralini et le CRIIGEN ont misés sur la concurrence entre les médias. Ils savaient qu’avec les conclusions de l’étude, ils tenaient en main une « bombe médiatique ». Dans ce cas, ils étaient en mesure de pouvoir imposer une condition non conventionnelle dans le cadre du journalisme: ils ont imposé une close de confidentialité, interdisant ainsi aux journalistes toute contre-expertise par d’autres scientifiques. Dans le milieu militant, la fin justifie les moyens.

Ce n’est pas tant l’attaque contre Monsanto qui me gène mais la généralisation de l’affirmation de toxicité à TOUS les OGM et l’impossibilité de contre-expertise. L’article du Nouvel Obs fait aussi la promotion d’un livre à paraitre de Séralini lui-même et d’un documentaire sur son expérience diffusé dans la foulée de la parution de la publi. Le CRIIGEN est une association extrêmement douée dans la communication, il faut le reconnaitre. Je dirais même que c’est, en fait, son réel domaine d’expertise.

Que s’est-il passé ensuite?

  1. Le gouvernement Français a demandé aux autorités européennes de renforcer le plus rapidement possible et de façon significative l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux. En soi, c’est une demande légitime mais prise dans l’urgence et basée sur la publication d’un unique article n’ayant à ce moment pas encore été débattu au sein de la communauté scientifique.
  2. L’EFSA (European Food Safety Authority ou Autorité Européenne de sécurité des Aliments) a été chargée d’analyser l’article de Séralini et al. Le rapport initial de l’EFSA est arrivé le 4 octobre 2012 et le rapport final le 28 novembre 2012. Concernant le rapport initial, l’EFSA a écrit dans un communiqué:

    L’Autorité européenne de sécurité des aliments a conclu que l’article récent soulevant des préoccupations au sujet de la toxicité potentielle du maïs NK603 génétiquement modifié (GM) et d’un herbicide contenant du glyphosate était d’une qualité scientifique insuffisante pour être considéré valide pour l’évaluation des risques. L’examen initial réalisé par l’EFSA considère que la conception, le système de rapport des données et l’analyse de l’étude, tels que présentés dans le document, sont inadéquats. L’EFSA a invité les auteurs Séralini et al. à partager certaines informations additionnelles essentielles afin de lui permettre d’acquérir la compréhension la plus complète possible de l’étude. [source]

    tandis que pour le second, la conclusion est:

    Les lacunes importantes constatées dans la conception et la méthodologie d’un article rédigé par Séralini et al. impliquent que les normes scientifiques acceptables n’ont pas été respectées et, par conséquent, qu’un réexamen des évaluations précédentes de la sécurité du maïs génétiquement modifié NK603 n’est pas justifié. Ce sont les conclusions des évaluations distinctes et indépendantes réalisées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et six États membres de l’UE à la suite de la publication de l’article par Séralini et al. dans la revue Food and Chemical Toxicology le 19 septembre 2012. [source]

  3. Les critiques sont arrivées très vite. Notamment de la part de scientifiques accusés à tort ou à raison d’être ouvertement pro-OGM ou ayant des liens avec l’industrie des biotechnologies. On a rapidement abouti à l’affrontement entre 2 camps distincts avec des journalistes un peu perdus entre les 2 tranchées. Le débat qui devait se faire au sein de la communauté scientifique a littéralement envahit la sphère médiatique conduisant à l’utilisation de techniques de pourrissage de débat.

Pour finir le volet sur l’affaire Séralini-CRIIGEN, je laisse, comme dans l’article d’Acrimed, le mot de la fin à Cédric Villani:

En tant que citoyen je pense qu’il y a un laxisme inacceptable des gouvernements des pays développés concernant l’usage des OGM. (…) Avec une telle prédisposition, je ne cacherai pas que j’étais plutôt agréablement surpris quand j’ai entendu parler des résultats de l’équipe Séralini. Je me suis senti d’autant plus déçu, pour ne pas dire trahi, quand j’ai pris conscience, après lecture et discussions avec des experts, à quel point cette annonce impliquait ce qui me semble être – je le dis sans animosité – des brèches graves de déontologie scientifique, avec trois conséquences inacceptables : un effilochage des liens de confiance entre les scientifiques et la société ; la fragilisation du lien de confiance entre les scientifiques eux-mêmes ; et accessoirement le risque, par effet boomerang, de desservir la cause pour laquelle les auteurs de l’étude luttent.

Le CRIIGEN n’est pas la seule association commençant par CRII et utilisant des procédés similaires. Nous avons également le CRIIRAD avec l’affaire des plages radioactives et le CRIIREM dont vous trouverez une description dans ce document page 7 (parution au 23 juin 2012). Si vous êtes curieux sur le sujet des ondes, vous pouvez passer du temps à lire le dossier en entier (22 pages).

Techniques communes aux 3 CRII: légitimation au travers d’une façade soignée (titres ronflants, auto-proclamation d’indépendance), utilisation des médias, polarisation de l’opinion publique et, surtout, court-circuitage du processus de discussion normale au sein de la communauté scientifique. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Science citoyenne

Depuis quelque temps, on entend parler de « Science citoyenne ». Il y a même une mission « sciences citoyennes » organisée au sein du CNRS et qui a été confié à un certain Marc Lipinski. Ce dernier est certes un scientifique mais aussi conseiller régional Europe-Ecologie-Les-Verts, et ancien vice-président de la région Ile-de-France. Bref, la Science Française au service du politique. Cette initiative n’a pas manqué de faire réagir une partie de la communauté scientifique regroupée en Collectif Science et Citoyens. Qui décide de ce qui est citoyen ou pas? Dans le projet du CNRS, cela est dévoué à des associations « citoyennes » qui vraisemblablement ne représentent qu’elles-mêmes et dans certains cas malheureusement leurs préjugés idéologiques. Finalement, il est à craindre que cette initiative de sciences citoyennes se transforme en un lapin de Troie (cfr Monthy Python).

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La Science peut-elle être citoyenne? Ça dépend. La loi de la Gravitation peut-elle être citoyenne? Oui si elle décidait de cesser d’extirper les pauvres dormeurs sous les pommiers de leur doux sommeil. L’ADN peut-il être citoyen? Oui si il se décidait enfin à suivre un mode de vie sain et de ne plus s’altérer en entrainant des maladies génétiques que doivent supporter leurs hôtes.

La Science, c’est l’ensemble des connaissances accumulées par l’humanité mais aussi une méthode puissante qui traite du réel et une grande communauté. Elle ne peut être « citoyenne ». Parler de science citoyenne est une faute de français.  La but de la Science est la compréhension du réel, des lois de la nature. Elle n’a pas vocation à être politique, idéologique, capitaliste ou autre. Il faut faire attention à la confusion entre science et technologie. Il ne faut pas confondre connaissances scientifiques et mésusage ou récupération de ces connaissances.

Il y a rupture de confiance entre une partie des citoyens et la Science. Sans doute le problème est-il dans le manque de communication entre scientifiques et citoyens. Peu de gens comprennent la Science. Elle génère beaucoup d’espoir, notamment dans le recherche médicale, mais aussi beaucoup de crainte. Pourtant le dialogue n’est pas impossible. Il y a de bonnes initiatives en ce sens comme par exemple les petits débrouillards ou encore la fondation de la main à la pâte. Les citoyens peuvent même contribuer à la Science via le calcul distribué (Boinc, LHC@home, Alliance Francophone) ou encore via la collecte mutualisée d’un grand nombre de données afin de suivre de la biodiversité ou l’impact des changements climatiques sur l’environnement (voir le projet sciences participatives sur Tela Botanica). Les scientifiques peuvent communiquer leur recherche et leur passion aux citoyens, par exemple via des plateforme comme le C@fé des sciences que je recommande chaudement.

Je préfère largement le concept de sciences participatives que citoyennes. Un triste exemple de récupération politique de la Science est l’histoire du scientifique russe Trofim Denissovitch Lyssenko. Ce dernier était un fervent partisan du régime soviétique et du marxisme-léninisme. Il rejetait la génétique mendélienne pour des raisons au final idéologiques. La fin de l’histoire est plutôt morose. L’URSS s’est embourbée dans une agriculture qui n’a tenu aucune des fameuses promesses de Lyssenko et cela a duré plus de 30 ans.

La Science ne devrait être récupérée ou manipulée ni par les industriels, ni par les politiques, ni par des associations auto-proclamées citoyennes et indépendantes. Ceci relance bien évidemment le débat du financement de la recherche qui devrait être essentiellement publique, de la pression exercée sur les scientifiques pour qu’ils obtiennent rapidement des résultats (publish or perish), de la précarisation des travailleurs de la recherche (accroissement des CDD au sein de la recherche). A tout cela s’ajoute maintenant un essai de mise sous tutelle des recherches à conduire sous couvert de la création d’une Science « citoyenne ».

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Si c’est cela l’avenir de la Science, alors j’en suis fortement attristé. Pour autant, l’avenir n’est pas encore écrit. Je souhaite que la collaboration entre citoyens et scientifiques progressent au travers de nouveaux projets de mutualisation de ressources informatiques ou de collecte de données. Je souhaite que s’ouvre d’autres blogs de scientifiques pour aider les gens à comprendre ce que font les scientifiques et à quoi peut servir leurs recherches.

Jeter le bébé avec l’eau du bain… Un geste citoyen pour endiguer le problème de la surpopulation dans le monde?

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Ces deux billets (celui-ci et le précédent) sont le reflet d’un agacement face à des personnes qui vous classent non ouvert d’esprit ou mouton parce que vous défendez une position différente de la leur alors que vous tentez simplement de différencier une technologie de son utilisation. Malheureusement, certains préfèrent jeter le bébé avec l’eau du bain.

Le lobbying et les dérapages existent. Il y a des scandales sanitaires honteux, des charlatans et des politiques véreux. Doit-on abandonner TOUS les OGM parce que Monsanto existe? Doit-on abandonner les vaccins parce qu’ils sont produits par des laboratoires? Doit-on se tourner vers les chimères des médecines non basées sur les faits à cause du Mediator? Doit-on, finalement, interdire la vente de voitures parce que certains conduisent dangereusement ou carrément bourrés et provoquent des accidents?

Aujourd’hui apparaît une perte de confiance dans les sciences et la politique. Comme nous l’avons vu, cela conduit à l’apparition d’associations militantes se cachant derrière des intitulés ronflant (« citoyen », « indépendant », …) et pour qui peut importe les moyens, pourvu que la population se rallient à leur cause. Les gens sont finalement pris en otage via l’appel à la terreur, tout débat est parasité et les tensions entre scientifiques sont exacerbées. Faut-il protéger les lanceurs d’alerte? Oui. Mais alors, en cas de fausse alerte, le lanceur doit-il être exempté de toute responsabilité? Je pense que non.

Face à l’arrivée de nouvelles technologies (téléphones portables, wifi, biométrie, OGM, nanotechnologie), un débat incluant la société, les politiques et les scientifiques est nécessaire. Mais sans pour autant que cela finisse en bataille des tranchées avec des gens au milieu que l’on oblige à choisir un camp. « Pour ou contre les OGM? » au lieu de « Quels OGM? Dans quel but? Produits par qui? Dans quel cadre? ». On pourrait aussi poser cette question: « Pour ou contre la vente de voitures? » au lieu de « Quelles mesures pour réprimer les conducteurs dangereux? ».

Finalement: « Pour ou contre la Science? ».

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  1. Indignez vous, mort aux ovins! | Faisons Avancer Le Schmilblick - septembre 1, 2013

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