Guérir le cancer grâce à l’homéopathie (partie I)

Bonjour. Aujourd’hui dans la série « Comment faire un article pourri? », je vous présente Cytotoxic effects of ultra-diluted remedies on breast cancer cells. Nous allons voir aujourd’hui comment faire de la junk science. C’est pas si compliqué vous allez voir.

Cet article date de 2010 et prétend démontrer l’efficacité de remèdes homéopathiques contre le cancer du sein. Cette affirmation est pour le moins audacieuse. D’habitude, les remèdes homéopathiques sont utilisés pour diminuer les effets indésirables de la chimiothérapie et de la radiothérapie (*). Il ne s’agit aucunement de traiter le cancer lui-même. D’ailleurs, sur le site internet français des laboratoires Boiron, on peut lire :

Peut-on soigner le cancer avec des médicaments homéopathiques ?

Non, il n’existe pas de traitement homéopathique spécifique pour soigner un cancer quel qu’il soit. Néanmoins, un traitement homéopathique en association avec les stratégies thérapeutiques, choisies par l’oncologue et son équipe médicale, peut apporter une aide très importante aux patients, pour diminuer certains effets indésirables des traitements suivis comme la chimiothérapie et/ou la radiothérapie. Dans ce cas, on parle de soins de support. (source)

Cependant, l’article publié dans International Journal of Oncology a été cité sur plusieurs sites web. Internet fonctionne comme une véritable caisse de résonance pour la diffusion de rumeurs ou d’informations peu fiables. En ce qui concerne les revues scientifiques, il existe un indice appelé facteur d’impact et qui est en quelque sorte un indicateur de leur visibilité dans la communauté scientifique. Le facteur d’impact de la revue International Journal of Oncology en 2010 était égale à 2.57, ce qui est assez faible dans le domaine médical. Ainsi donc, il peut y avoir une différence majeure entre la visibilité d’un article dans la communauté scientifique et dans Google. C’est cela la magie du web.

Pour la critique de cet article, je vais me baser sur un billet écrit sur un site anglophone et intitulé A giant leap in logic from a piece of bad science. Pour l’auteure de ce billet, le papier est techniquement bien écrit mais il fait apparaitre de gros problèmes au niveau des données et de leur traitement. Une critique approfondie du papier fait appel à des notions assez techniques. Je vais, dans ce billet, résumer les grosses lacunes de l’article. Pour plus de détails, je renvoie le lecteur motivé vers le blog anglophone.

Il était une fois des lignées cellulaires, des remèdes ultra-dilués et un solvant

Commençons par le début: de quoi s’agit-il? Les auteurs de l’article ont testés les effets de remèdes ultra-dilués (=homéopathiques) sur l’induction de la mort cellulaire sur deux lignées cellulaires cancéreuses (commercialisées sous les noms barbares de MCF-7 et MDA-MB-231) et sur une lignée cellulaire de contrôle. Quatre remèdes prescrits dans un traitement développé par la P. Banerji Homeopathic Research Foundation (Inde) ont été testés:  Carcinosin 30CH, Conium maculatum 3CH, Phytolacca decandra 200CH et Thuja occidentalis 30CH. Chacun des remèdes a été dilué dans 87% « d’alcool extra neutre », référencé sous le nom de « solvant » dans le reste de l’article. L’effet cytotoxique du solvant seul sur les lignées cellulaires a également été testé. Plus précisément, l’effet du solvant a été testé avant et après succussion (agitation) de ce dernier. Le but étant de vérifier que la succussion n’induit pas de changements dans les propriétés chimiques du solvant. A ce moment du billet, la réaction normale de tout biologiste habitué à ce type d’expérience est la suivante

royal_facepalm

En effet, que se passe-t-il ici? Faisons une petite analogie. Imaginons que nous voulions tester la létalité de différentes flèches utilisées par Robin des Bois pour éliminer les vilains sbires du Shérif de Nottingham. Pour ce faire, nous répartissons les vilains soldats en plusieurs groupes homogènes de même taille. Nous demandons ensuite à ce brave Robin de dégommer les soldats en utilisant:

  • pour le groupe 1, des flèches normales,
  • pour le groupe 2, des flèches bénies par le Frère Tuck (analogie de la succussion),
  • pour le groupe 3, des flèches dont les pointes sont plaquées or,
  • pour le groupe 4, des flèches dont les pointes sont plaquées argent,
  • pour le groupe 5, des flèches dont les pointes sont plaquées cuivre,
  • pour le groupe 5, des flèches dont les pointes sont plaquées platine.

Résultat? Une hécatombe. Pour mesurer l’efficacité des différentes flèches et de la bénédiction de Frère Tuck sur la mortalité des méchants soldats, c’est facile. Il suffit de compter, puis de comparer. Malheureusement, cette expérience n’est jamais pas être réalisée pour des raisons éthiques évidentes. En ce qui concerne notre article, estimer les effets cytotoxiques des différentes préparations homéopathiques et du solvant est moins évident.

Jamais deux sans trois

The experiments were conducted in triplicate and repeated at least twice in each case of remedy.
(Les expériences ont été réalisées en triple exemplaire et répétées au moins deux fois pour chaque remède).

L’auteure du billet en anglais, elle-même biologiste, nous informe que la convention est de répéter les expériences trois fois et non pas deux.

En parlant de stats justement

Où sont-elles ces stats? Nulle part, il n’est fait mention de p-value, d’intervalle de confiance. Pas d’analyse statistique digne de ce nom, pas de chiffres. Juste des barres d’erreur peu visibles sur les graphes de la figure 1, c’est tout…

Secouez, y a rien à voir!

Avant de commencer à tester les effets du solvant et des différents remèdes homéopathiques sur les lignées cellulaires, les auteurs ont d’abord réalisé un travail préalable de vérification de la composition chimique du solvant et des remèdes à l’aide de la technique de chromatographie en phase liquide à haute performance. Cette technique quelque peu complexe permet d’identifier les composants chimiques d’un mélange et d’en apprécier les concentrations respectives.

Le premier paragraphe de la section Results de l’article nous parle de chromatogrammes mais sans jamais les montrer. Aucune raison n’est donnée pour ne pas les montrer. On doit faire confiance aux auteurs qui racontent ceci:

The solvent showed onlyone distinct peak, eluted at about 2 min, in the chromatogram. To determine whether succussion caused any chemical changes in the solvent, we compared the fingerprinting profiles of the solvent before and after succussion. The chromatogram of the untreated and treated solvents appeared identical, indicating that succussion did not cause chemical changes in the solvent.

La succussion n’a causé aucun changements des propriétés chimiques du solvant. Sans blague! On obtient la même conclusion avec de l’eau bénite. Si si je vous assure. Retenez que les deux chromatogrammes présenteraient un pic caractéristique, selon les auteurs.

All four remedies had very similar HPLC chromatograms to each other, with only trace amounts of limited number of peaks. They were not significantly distinct from the solvent and they lacked the distinct peak seen in the solvent.

Ici, ils disent que la composition des quatre remèdes sont très similaires entre elles et pas significativement différente de celle du solvant. Ensuite, ils se contredisent en disant que les remèdes homéopathiques ne montrent pas le pic correspondant au solvant. Plait-il !? On ne saura jamais. Pas de chromatogrammes à ce mettre sous la dent, que voulez-vous…

Petit_Jean

Bref, on a montré les différentes flèches à Petit Jean et il a confirmé qu’il s’agissait bien de flèches. Ouf, on est enfin rassuré! Nous pouvons enfin passer à la suite.

La suite justement…

Voir le prochain billet.

(*) Je souligne que je ne cautionne aucunement cette pratique. Il est d’abord nécessaire de se demander si les médicaments homéopathiques utilisés dans ce cadre ont un réel effet spécifique, i.e. au delà d’un effet placebo. La réponse est non (voir par exemple cet article).
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