Prophylaxie de la leptospirose à Cuba grâce à l’homéopathie (partie I)

Ce billet est basé sur l’article en anglais Much ado about nothing que j’ai reblogué précédemment. Il faut malheureusement admettre que les blogs francophones de démystification (debunking en anglais) sont plutôt rares. Par contre, les sites et blogs véhiculant les pseudo-sciences et les pseudo-médecines sont légions sur la toile francophone. Je pense donc qu’il n’est pas inutile de s’atteler à la tâche de résumer en français certains articles de blogs sceptiques anglophones.

De quoi s’agit-il ici? Ben de leptospirose, de Cuba et d’homéopathie. Un article paru en 2010 dans le journal Homeopathy (facteur d’impact ~1) prétend démontrer a postériori l’efficacité d’un traitement homéopathique utilisé pour contrôler la propagation de la leptospirose dans 3 provinces de Cuba en 2007.

Qu’est-ce que la leptospirose?

La leptospirose une maladie systémique aigüe des animaux, parfois transmissible aux êtres humains, qui se caractérise par une inflammation aigüe des vaisseaux sanguins. Il est provoqué par la bactérie Leptospira interrogans (en forme de spirale).

Les humains contractent la maladie par contact avec l’urine d’animaux infectés, généralement en tant que contaminant de l’eau. Les bactéries pénètrent dans le corps par des ruptures dans la peau, via les yeux ou les muqueuses.

Leptospira scanning micrographBactérie Leptospira interrogans (Wikipedia)

La période d’incubation de la maladie dure environ 1 à 2 semaines. Les premiers symptômes survenant chez l’homme sont l’apparition d’une forte fièvre, de frissons, de douleurs musculaires, de maux de tête, de douleurs abdominales et de vomissements. Ensuite intervient une période de latence de cinq à sept jours durant laquelle l’état de la personne peut s’améliorer. A la suite de cette période de latence, la fièvre revient et est parfois accompagnée de complications au niveau du cerveau (signes d’irritation méningée, voire d’encéphalite ou de syndrome méningé franc). Dans de la cas de la maladie de Wiel, une forme peu commune mais très virulente de la leptospirose, la personne infectée devient jaune à la suite de la destruction des globules rouges. Le taux de mortalité est alors d’environ 30% pour ces patients gravement atteints.

La leptospirose peut être traitée à l’aide d’antibiotiques. En cas de complications, une hospitalisation devient nécessaire.

En ce qui concerne la prévention, cela passe une limitation de l’exposition aux eaux souillées (boire de l’eau en bouteille; utiliser des bottes, gants et vêtements imperméables; bien laver toute plaie éventuelle; dératisation; etc). Il est également possible de faire de la prévention, soit par chimio-prévention  (à l’aide de la Doxycycline), soit par vaccination.

La leptospirose est surtout présente en zone intertropicale et par exemple, à Cuba. Elle pose peu de problèmes dans les pays développés possédant une bonne infrastructure médicale et un traitement des eaux efficace.

Pourquoi l’homéopathie fut-elle utilisée à Cuba?

En réalité, comme indiqué dans l’article de Bracho et al., le gouvernement cubain a initié le développement d’un vaccin (vax-SPIRAL) efficace chez l’homme.  En effet, on peut lire dans l’article de Bracho et al., le passage suivant:

Vaccination represents, to date, the most effective option for disease control despite the fact that Leptospirosis vaccines are not widely available.
vaxSpiral is the commercial name of the only three-valent Leptospirosis vaccine available in the market. It is a whole cell inactivated preparation developed and produced at Finlay Institute, Cuba.

Alors pourquoi l’homéopathie fut-elle utilisée? Bonne question. Les auteurs écrivent dans la partie Discussion:

The HP(*) intervention covered over 96% of the target population while the coverage of vaccination was limited to 0.6% because of the reduced stockpile of the vaccine vaxSpiral at that time. (*) homeoprophylaxis

Pas assez de vaccins disponibles. Seuls les individus identifiés comme étant fortement à risque ont été vaccinés. De plus, dans la partie Introduction, on peut lire:

vaxSpiral demonstrated a 78.1% efficacy and good safety profile in clinical trials conducted in Cuba has been included in the national immunization program since 1998 for immunization of individuals over 15 years old in at-risk groups (mainly farmers and animal breeding workers).
However, because of the time needed to complete the immunization schedule and to reach high coverage the effects of vaccination on decreasing the incidence are significant only over the long term.

Ainsi, les auteurs expliquent que vu le temps nécessaire pour obtenir une large couverture vaccinale, la vaccination est une technique de prévention efficace seulement sur le long terme. L’homéopathie serait, selon ces mêmes auteurs, une méthode rapide et bon marché permettant, en appoint, d’aider à faire face à la propagation de la maladie dans les régions à risques de Cuba.

En quoi consistait l’intervention des homéopathes?

Les homéopathes ont commencé par développer un traitement appelé nosoLEP basé sur 4 souches hautement diluées de leptospires inactivés:
L. interogans Serovar Canicola, L. interogans Serovar Copenhageni, L. kirschneri Serovar Mozdok and L. borgpetrsenii Serovar Ballum.
« Hautement dilué » signifie ici obtenu après dilutions et agitations (succussions) successives.

nosoLEP a été développé sous la forme 200C et 10MC (=10 000C). Un C correspond à une dilution 1/100 + agitation (succussion). 200C (10MC) signifie que le produit final a été obtenu après 200 (10 000) dilutions successives au centième! Bref, il est absolument certain qu’il ne reste plus rien des bactéries inactivées. On obtient, au final, un produit totalement neutre.

La cible de ce traitement était toute la population de plus de 1 an située dans les provinces de Las Tunas, Holguı’n et Granma, à l’Est de Cuba. Il s’agit de 2.4 millions d’individus dont 2.3 recevront effectivement le traitement homéopathique. Dans l’article, les 3 provinces traitées sont désignées sous le nom générique de « région d’intervention » (IR: Intervention Region). Le « reste du pays » (RC: Rest of the Country) sert de groupe contrôle.

L’intervention des homéopathes a commencé la semaine 45 de l’année 2007. L’intervention consistait en la prise orale de 2 doses de nosoLEP 200C à 7-9 jours d’intervalle. Puis, 10 à 12 mois plus tard, une nouvelle prise orale de 2 doses de nosoLEP à 7-9 jours d’intervalle mais 10MC cette fois. Le traitement a été administré à la population cible par l’intermédiaire de 5000 personnes appartenant au système de santé public de Cuba (docteurs, infirmiers, travailleurs sociaux et paramédicaux). Il s’agit d’un investissement en personnel et en temps assez considérable.

Vous avez dit groupe contrôle?

Dans cette étude, le groupe contrôle est un peu particulier. Il s’agit de tout Cuba excepté les 3 provinces où il y a eut intervention des homéopathes. Dans l’article, la figure 4 montre l’incidence de la leptospirose entre 2000 et 2008 dans les régions d’intervention (IR) et de contrôle (RC) respectivement. L’axe des ordonnées représente le nombre de cas de leptospirose pour 10 000 Cubains. En rouge, on voit la courbe d’incidence dans la région d’intervention et en noir celle correspondant au reste du pays. En gris, on a l’incidence moyenne pour tout le pays.

Axe des ordonnées: nombre de cas de leptospirose pour 10 000 personnes.

Incidence annuelle de la leptospirose à Cuba entre 2000 et 2008

Première constatation: l’incidence pour les 2 régions diffère grandement et spécialement à partir de 2005. En effet, à partir de cette année, on remarque un accroissement notable de l’incidence dans la région d’intervention avant une chute brutale après l’année 2007. Ici, le groupe contrôle a, avant toute intervention, un comportement très différent du groupe « traitement ». Il a du se passer quelque chose dans la région d’intervention entre 2005 et 2007 qui ne s’est pas produit dans le reste du pays. Il existe un ou plusieurs facteurs influençant l’incidence de la Leptospirose et qui ont évolué différemment dans les deux régions. Cela complique évidemment grandement l’analyse des résultats puisqu’il faudra identifier ces différents facteurs et soustraire leur influence respective. Même en faisant cela, on diminue très fortement  la confiance que l’on peut avoir dans les conclusions que l’on déduira de la comparaison des 2 régions.

En réalité, il aurait été plus que souhaitable de définir un groupe contrôle à l’intérieur de la zone d’intervention par randomisation. La randomisation permet, lors des essais cliniques, de s’assurer de l’homogénéité des populations entre le groupe contrôle et le groupe traitement. Avec un groupe contrôle inadapté et non randomisé,  on risque de tomber dans le piège de différents biais connus (pour plus de détails, consulter par exemple ce lien). Bref, on peut être amené à constater un effet positif dans le groupe traitement par rapport au groupe contrôle mais sans lien de causalité réel avec le traitement lui-même. Corrélation n’est pas causalité et le bon sens est rarement suffisant.

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La pluie, ça mouille mais pas que…

On sait que la leptospirose se propage essentiellement par le contact avec de l’eau souillée. Dès lors, il est intéressant de comparer l’incidence de la leptospirose et la quantité de pluie tombée dans les 2 régions. Dans l’article, on peut voir la comparaison sur la figure 5. La figure est reproduite ci-dessous:

Précipitations annuelles et nombre de cas de Leptospirose dans la région d’intervention (IR) et le reste du pays (RC)

Il semble y avoir une bonne corrélation entre les précipitations et le nombre de cas de leptospirose dans la région d’intervention entre 2004 et 2007. En comparaison, l’incidence semble plus faible en 2008 qu’attendu si on se base uniquement sur la correspondance forte observée entre incidence et précipitations entre 2004 et 2007. Serait-ce parce que le traitement homéopathique a été efficace? Pas si sûr. À bien y regarder, on voit que la corrélation est beaucoup moins vraie pour le reste du pays. D’ailleurs, le nombre de cas de leptospirose augmente en 2008 alors que la quantité de précipitations baisse. En regardant ce graphe, on peut très nettement se demander quelle aurait été la conclusion si on avait ajouter les données pour des années antérieures à 2004 et postérieures à 2008. La correspondance entre incidence et précipitations ne serait peut-être pas aussi forte que ce que les auteurs présupposent. Dire que la diminution de précipitations en 2008 dans la région d’intervention ne suffit pas à expliquer la chute de l’incidence de la leptospirose dans cette région est une affirmation audacieuse.

La suite

Voir le prochain billet.

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