Les substances toxiques sont partout

Il ne se passe plus une semaine sans que l’on entende parler d’un nouveau scandale sanitaire ou de substances toxiques qui se trouveraient à notre insu dans tel ou tel aliment que nous consommons. Nous nous trouvons dans un véritable état de psychose généralisé où s’organise une véritable chasse aux sorcières de toute substance suspecte. En fait, ce climat anxiogène engendre un phénomène d’emballement assez classique: toute substance suspectée d’être toxique est rapidement déclarée toxique et même souvent cancérigène. La simple évocation de molécules telles que, par exemple, l’aspartame provoque ce genre de réaction:   

Aujourd’hui, un sophisme est en train de gagner du terrain. J’ai nommé: l’argumentum ad naturam ou appel à la nature (à ne pas confondre avec le sophisme naturaliste). En clair, si c’est naturel, alors c’est bénéfique et si c’est artificiel, alors c’est mauvais. C’est en réponse à ce nouveau sophisme des temps moderne qu’est né le canular du monoxyde de dihydrogène. Après lecture, on constate que l’ensemble des risques attribués au monoxyde de dihydrogène sont en fait tous vrais. L’humour est quelque peu potache mais il reflète concrètement ce que l’on constate facilement sur beaucoup de forums. Il est souvent facile d’effrayer les gens en utilisant tout simplement la nomenclature chimique.

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Avec cette peur rampante de l’artificiel, on voit fleurir un peu partout et notamment dans les supermarchés et les pharmacies, la commercialisation de produits 100% naturels, BIO ou ne contenant pas de conservateurs et autres. C’est même devenu un argument marketing brandit par la grande distribution et plusieurs grandes marques. L’argument principal qui est mis partout en avant est que ce serait meilleur pour la santé. Produire durable et éthique passe souvent au second plan. En passant, remarquons que produire durable n’implique pas automatiquement produire éthique et inversement. De plus en plus de gens prennent conscience qu’il devient nécessaire de réduire notre impact sur notre environnement. Cette prise de conscience est une bonne nouvelle en soi. Pourtant l’argument santé a plus d’impact auprès de la population. Le bénéfice personnel avant le bénéfice collectif.

Il ne peut plus rien nous arriver d’affreux maintenant

Avec le règne de la terreur vis à vis du non-naturel qualifié de « chimique » est en train de naître une forme de pensée magique. Pour certains, manger BIO, allaiter longtemps son enfant, exclure tout produit artificiel, … suffit pour vivre longtemps et en bonne santé. Mon enfant n’a pas besoin de se faire vacciner puisque je l’allaite. Il ne peut plus rien lui arriver d’affreux maintenant.

Non, l’allaitement seul ne suffit pas!

D’autre part, on remarque une certaine montée des médecines ou des médicaments dits naturels. Mal utilisées, les huiles essentielles peuvent se montrer dangereuses. On voit aussi parfois des publicités pour les fleurs de Bach. Nombre de médecines douces utilisent fallacieusement l’argument du naturel pour prospérer. Attention aux charlatans qui surfent sur la vague du naturel.

Bactérie E.Coli et farine de blé noir

Mai 2011, les autorités sanitaires allemandes s’inquiètent de la propagation de l’Escherichia coli entérohémorragique (ECEH). La bactérie va rapidement envahir d’autres pays comme la Suède, le Danemark, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France. D’autres pays en Europe et hors d’Europe suivront. Au final, plus de 40 personnes succomberont à l’attaque de la bactérie et plus de 3200 personnes seront déclarées ou suspectées d’être contaminées. Les premiers soupçons se porteront sur les concombres espagnols avant que ces derniers ne soient rapidement mis hors de cause. La psychose s’installe. Tomates et salades sont également suspectées. Finalement, début juin, un important faisceau d’indices convergent vers des graines germées produites dans une ferme bio de Basse-Saxe.

D’autres cas d’intoxication, heureusement moins graves, concernent de la farine de sarrasin bio. Dix huit personnes ont été victimes d’intoxication alimentaire en région Provence-Alpes-Côte d’Azur entre le 21 septembre et le 11 octobre 2012. Après enquête, il s’avère que la farine de sarrasin a potentiellement été contaminée par du datura, une plante sauvage et toxique.

Ces deux exemples ne permettent pas de déduire que l’agriculture biologique serait particulièrement dangereuse. Mon but est de mettre en garde contre  l’argumentum ad naturam. La nature n’est ni bonne, ni mauvaise. On ne peut pas classer les substances entre toxiques et non toxiques selon qu’elles soient d’origine naturelle ou artificielle. Cette distinction est en soi une forme de discrimination basée sur un a priori subjectif. Pour les personnes s’intéressant à la comparaison de l’intérêt nutritionnel et de santé du bio vs du conventionnel, elles peuvent lire le chapitre 2 de la partie I (pages 49 à 69) du rapport intitulé « Performances de l’agriculture biologique » et publié par l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique). La réponse à ce sujet est loin d’être simple.

Les substances toxiques d’origine naturelles

Il existe de nombreuses substances toxiques naturelles. En voici quelques exemples:

  • Dans les plantes, des cyanures peuvent se retrouver liés à des molécules de sucre sous la forme de glycosides cyanogènes et servent aux plantes comme défense contre les herbivores. Les glucosides cyanogènes se retrouvent par exemple dans la racine de manioc, les noyaux de fruits comme celui des cerises ou des abricots et dans les pépins de pomme. En particulier, les amandes d’abricots amères contiennent un composé nommé amygdaline, laquelle peut libérer de l’acide cyanhydrique lorsqu’elle est ingérée par les humains. L’organisme humain détoxifie les petites quantités de cyanure, mais de fortes doses peuvent se révéler fatales. Certaines personnes ont recours aux amandes d’abricots amères entières ou moulues pour aromatiser les aliments, en tant qu’aliment santé ou à des fins médicinales. Sur le site de Santé Canada, il est précisé que des amandes d’abricots dont l’emballage présente des allégations médicinales non approuvées peuvent s’être trouvées sur les rayons de détaillants au Canada. Sur l’emballage de ces produits, on peut recommander de consommer de très grandes quantités d’amandes d’abricots, ce qui entraîne une exposition à des doses d’amygdaline supérieure à celle que Santé Canada et d’autres pays considèrent sans danger. Cette pratique a entraîné à tout le moins l’hospitalisation d’un consommateur canadien à cause d’effets indésirables graves.
    (Autres sources concernant les risques liés au cyanure dans les denrées alimentaires : source 1, source 2).
  • L’akée – Blinghia sapida – est un produit de consommation courante pour de nombreux résidants de la Jamaïque, Caraïbes et de l’ouest de l’Afrique. Les fruits immatures contiennent des toxines naturelles appelées hypoglycine qui peuvent nuire gravement à la santé. (source)
  • La solanine et la chaconine (des glycoalcaloïdes) sont produits naturellement par les pommes de terre. De faibles teneurs en glycoalcaloïdes produisent une saveur désirable chez les pommes de terre. Toutefois, l’ingestion de teneurs élevées de ce composé peut causer un goût amer ou une sensation de brûlure dans la bouche – ce qui est un signe de sa toxicité. Les glycoalcaloïdes ne sont pas détruits par la cuisson, même par la friture dans de l’huile chaude. La plus grande partie de cette toxine naturelle est présente dans la pelure ou juste sous cette dernière dans les pommes de terre. Le verdissement des pommes de terre peut être un signe indicateur de la présence de la toxine. Les pommes de terre à pelure rouge et Russet peuvent camoufler le verdissement. (source)
  • Les crosses de fougère sont les jeunes pousses recourbées et comestibles de la fougère à l’autruche. Dans de nombreuses régions du Canada, on les considère comme un délice saisonnier. Des milliers de Canadiens sont victimes d’intoxications alimentaires chaque année. Les crosses de fougère peuvent causer une intoxication alimentaire si elles n’ont pas été entreposées, préparées ou cuites de façon convenable. (source)
  • L’estragole est un composé présent dans de nombreuses huiles essentielles et notamment l’huile essentielle d’estragon. Selon un rapport de 2005 d’un comité sur les composés d’herbes médicinales pour l’agence européenne des médicaments, l’estragol est suspecté d’être cancérigène et génotoxique. Heureusement, ces effets sont dose-dépendants et il y a très peu de risques sauf en cas de très forte exposition. Cependant, l’exposition à l’estragol pour des populations sensibles (jeunes enfants, femmes enceintes ou allaitant) devrait être réduite au maximum.

Cet article fait référence à une publication du toxicologue Bruce N. Ames, de l’université de Berkeley, dans laquelle il explique que 99,99% des pesticides que l’on ingère par notre alimentation sont d’origine naturelle (voir cadre gris). L’organisme ingère en moyenne chaque année, 1,5 gr de substances végétales potentiellement toxiques. C’est environ 10 000 fois plus que les 0,09 mg de résidus de pesticides de synthèse consommés durant cette même période.

Il est temps d’arrêter ce vent de panique jetant l’opprobre sur tout ce qui ne serait pas « naturel ».

Le cas des mycotoxines

Aspergillus carbonarius isolé de café vert d’Ouganda © Cirad, Dominique Gueule

Les mycotoxines sont des toxines élaborées par diverses espèces de champignons microscopiques telles que les moisissures. Ces mycotoxines sont susceptibles de contaminer les produits agricoles (grains, lait) et les denrées alimentaires (produits céréaliers, boissons) et affecter ainsi leur qualité sanitaire. A ce sujet, le CODA-CERVA, ou Centre d’Étude et de Recherches Vétérinaires et Agrochimiques (situé en Belgique), explique:

L’opinion, très répandue, selon laquelle « naturel » est égal à « sûr » peut être extrêmement trompeuse.

Les mycotoxines, toxines qui ont fait l’objet du plus grand nombre d’études dans le cadre de ce thème, sont des substances naturelles qui sont produites par des moisissures et peuvent être très toxiques.

L’homme et les animaux sont principalement exposés à ces mycotoxines par l’alimentation, l’inhalation étant toutefois un mode de transmission à ne pas négliger pour des groupes de population spécifiques (commerce des céréales, fermes).

Les mycotoxines sont rarement d’une toxicité aiguë et compte tenu des concentrations que l’on retrouve dans notre alimentation occidentale, on parle plutôt de « toxines insidieuses » : leurs effets néfastes n’apparaissent que des années après l’exposition. Les mycotoxines ne se manifestent seules que dans de rares cas ; c’est pourquoi on accorde également une grande importance à leurs interactions réciproques et à leurs interactions avec les substances nutritives.

Les mycotoxines sont présentes naturellement dans notre alimentation. Mais pas de panique, il existe de nombreuses méthodes permettant de limiter leur absorption. Les cas d’intoxication sont rares et les autorités sanitaires veillent.

Les alicaments ou « aliments médicaments »

Une alimentation équilibrée, riche en fruits et légumes, est suffisante. Cependant, de plus en plus de personnes complètent leur alimentation par des compléments alimentaires ou des aliments dits fonctionnels. C’est ce que l’on appelle les alicaments. À nouveau, le CODA-CERVA nous met en garde:

Ces dernières années, les « compléments alimentaires » et les « aliments fonctionnels » (que l’on appelle aussi fréquemment les « alicaments ») ont connu un véritable succès. Les compléments alimentaires sont souvent basés sur les substances actives (éléments bioactifs) d’une plante ou d’un micro-organisme, lesquels sont ensuite proposés sous une forme concentrée (comprimés, pastilles, poudres, etc.).

Les fabricants de compléments alimentaires ont tendance à reprendre les allégations de santé que l’on attribue aux plantes concernées, même si les compléments alimentaires sont avant tout des aliments, quoique formulés d’une manière qui permette de mieux maîtriser le dosage.

La recherche concernant ces « allégations » est toutefois particulièrement complexe et celles-ci ne sont souvent pas suffisamment étayées sur le plan clinique. Contrairement à la composition des médicaments, qui est soumise à des contrôles rigoureux, celle des compléments alimentaires est très variable. Il est donc de la plus haute importance que la composition des compléments alimentaires soit clairement indiquée et qu’elle fasse l’objet de contrôles appropriés.

Les compléments alimentaires à base de plantes ou d’extraits de plantes peuvent comporter un risque particulier lié à la présence de mycotoxines, de métaux lourds et de toxines de plantes.

Pour les mélanges d’herbes, il n’est pas impossible que des identifications erronées débouchent sur l’usage de plantes toxiques ou sur des concentrations dangereuses en toxines de plantes.

En clair, il faut faire attention. La consommation d’alicaments ne doit pas faire baisser notre garde, même si ils sont « naturels ».

Morale de l’histoire

Naturel ne signifie pas automatiquement sans dangers et inversement, artificiel n’est pas forcément synonyme de dangereux.

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