Archive | Raisonnement RSS for this section

Pourquoi des personnes intelligentes ne sont-­elles pas toujours rationnelles? Partie I [traduction]

Ci-dessous, la traduction de l’article Why Smart People Are Not Always Rational écrit par Barbara Drescher qui enseigne la psychologie cognitive et quantitative à la California State University (Northridge).

Paul Frampton est tombé dans un piège. En novembre 2011, cet homme divorcé de 68 ans a fait la connaissance sur un site de rencontre de Denise Milani, une top modèle d’une trentaine d’années. En janvier 2012, Paul proposa d’aller à sa rencontre bien qu’il ne lui ait jamais parlé par téléphone ou via Skype. La rencontre devait avoir lieu en Bolivie où Denise devait faire un shooting photo. Deux semaines plus tard, Paul se retrouvait détenu dans une prison de Buenos Aires (Argentine) pour transport illicite de plus d’un kilo de cocaïne.

Voici l’histoire en quelques mots : Paul reçu un billet pour un voyage au départ de Chapel Hill, Caroline du Nord, à destination de La Paz, Bolivie, en passant par Toronto. Arrivé à Toronto, il découvrit que le billet pour la deuxième étape était invalide. Il attendit à Toronto pour un autre billet. Il arriva finalement en Bolivie avec quatre jours de retard. Hélas, Denise n‘y était plus. Il apprit qu’elle était partie à Bruxelles pour une autre séance photo. Elle lui enverrait un second billet pour la rejoindre mais à condition qu’il lui rapporte une valise qu’elle avait oubliée en Bolivie.

Neuf jours plus tard, un homme lui remit une valise noire complètement vide. Cette valise n’avait de particulier, rien qui puisse expliquer pourquoi Denise voulait qu’il lui apporte cette valise et pas une autre. Paul remplit cette valise avec du linge sale à lui et se rendit à l’aéroport. Il allait enfin pouvoir rencontrer Denise à Bruxelles.

Mais il se fit prendre à l’aéroport de Buenos Aires, où il faisait une escale.

Des indices suggèrent que Paul savait que la valise contenait de la cocaïne et avait même une bonne idée de la quantité qu’il transportait. Mais il semble également que Paul croyait sincèrement que Denise l’aimait. Il semblait croire qu’ils allaient vendre la cocaïne ensemble, se marier, s’installer quelque part et fonder une famille.

Si vous êtes comme moi, à ce moment de la lecture, vous vous demandez comment cet homme a put être aussi stupide ?

Pourtant, Paul Frampton est Professeur de Physique à l’Université de Caroline du Nord (Chapel Hill) et a plus de 450 publications scientifiques à son actif. Il a également coécrit des articles avec trois prix Nobel. Il n’est donc pas si stupide.

NdT : Pour plus de détails sur l’histoire de ce professeur, voir ce lien en anglais.

Un exemple concret → Mensa

À la fin des années 80, j’étais une jeune adulte et comme beaucoup de mes pairs, j’étais à la recherche de quelque chose. À la recherche de personnes avec qui j’avais des intérêts communs, avec qui je pouvais discuter sciences, littérature – vous savez, ce genre de choses qui vous donne le sentiment d’avoir atteint un nouveau niveau de compréhension du sens de la vie. Les organisations « sceptiques » n’étaient pas aussi nombreuses et aussi développées qu’aujourd’hui. Bien que j’en connaissais quelques unes, je ne les considérais pas encore comme sources potentielles de stimulation intellectuelle.

À cette époque, je décidais de rejoindre Mensa.

Pour ceux qui n’ont jamais entendu parlé de Mensa, il s’agit d’un club dont la seule condition pour en devenir membre est d’avoir un QI supérieur à celui de 98 % de la population. Cela représente 1 personne sur 50, ce qui, en fait, n’est pas si sélectif cela. Mais, en ce temps là, je pensais que se serait suffisant pour me garantir de rencontrer des gens intéressants. Entourée de ces personnes, je m’attendais à me sentir probablement un peu stupide et à être intimidée. Mais ce ne fut pas le cas.

Imaginez mon excitation quand j’ai reçu cette enveloppe contenant un pack de bienvenue m’informant de l’organisation d’événements et de l’existence de groupes d’intérêt spécialGIS (special interest group – SIG en anglais). « Scrabble par mail » mouais, c’est cool, mais si ce que je voulais était un jeu stimulant, je pouvais simplement rester à la maison et laisser ma maman me botter les fesses au ScrabbleTM. « GIS écrivains ». Déjà mieux. « GIS Star Trek » ? Génial. Puis, je les ai vu : « GIS PES (Perception Extra-Sensorielle) », « GIS Astrologie », « GIS Anges ». Hum…

Mon intérêt pour Mensa et les GIS diminua rapidement. Ensuite, j’ai eu un job dans une entreprise de développement logiciel et je me suis retrouvée entourée de gens plus intelligents que moi. J’avais toujours gardé l’intention de donner encore une chance à Mensa, mais je n’ai finalement jamais trouvé le temps de le faire. Au moment de renouveler mon adhésion, je ne l’ai pas fait.

Bien des années plus tard alors que mes enfants étaient petits, j’ai tout de même renouvelé mon inscription à Mensa, pensant que mes petits garçons, geek et malins, se sentiraient mieux acceptés parmi d’autres enfants également intelligents. Les GIS que j’avais remarqués à l’époque étaient toujours là. Voici quelques exemples de GIS que l’on peut trouver aujourd’hui :

  • Parapsychologie (phénomènes psychiques)
  • Théories conspirationnistes
  • Survivalistes (Preppers en anglais)
  • La ribambelle des groupes religieux, en ce compris le groupe des athées.

Puis, j’ai lu le Bulletin Mensa. Un des articles principaux m’informait « qu’il n’existait pas de consensus scientifique » concernant la nature anthropique du réchauffement climatique et que le réchauffement anthropique est un produit du « Maccarthysme ». C’était en 2008, après une déclaration du GIEC supportant clairement l’existence d’un consensus scientifique sur l’existence et la nature anthropique d’un réchauffement climatique. L’auteure y faisait une critique sévère et ironique du fait de « lancer des affirmations sans preuves », alors que ses propres arguments étaient clairement fallacieux et irrationnels, et je ne pensais pas cela simplement parce que j’étais en désaccord avec sa conclusion. Ma lettre envoyée à l’éditeur n’a jamais été publiée. Je n’ai pas été surprise. Je n’ai encore jamais assisté à un évènement Mensa et mon statut de membre est , je pense, « inactif » de façon permanente.

Intelligence n’est pas rationalité

Mensa a été fondée il y a plus de 65 ans, principalement dans le but de promouvoir l’intelligence au service du bien de l’humanité. Cependant leur liste de réalisations est assez courte (et encore…). Ils pensaient probablement qu’en unissant leurs forces, ils pourraient résoudre tous les problèmes du monde. Malheureusement, « l’intelligence » ne fonctionne pas comme ça.

La plupart des gens considèrent que l’intelligence et la rationalité sont la même chose. J’entends parfois des gens parler de personnes « débrouillardes » (street-smart) ou dotées de « bon sens » et de les comparer à des « intellectuels » (book-smart). Pourtant, nous semblons vouloir continuer à lier intelligence et connaissances avec un comportement rationnel, comme si la rationalité était un sous-produit de l’intelligence. Même les sceptiques ont souvent tendance à penser qu’il suffit donner les bons arguments pour que les gens changent leur position concernant les vaccins, la perception extra-sensorielle et le réchauffement climatique. Mais ce n’est pas de cette façon que les gens fonctionnent.

Fondamentalement, quand les psychologues parlent de « rationalité », ils font référence à des structures de croyances et des comportements qui optimisent la réalisation d’un objectif. En d’autres mots, les processus de pensée et les comportements qui nous conduisent à obtenir ce dont on a besoin ou que l’on désire, comme éliminer la faim dans le monde. Cela peut être déroutant car nous pensons souvent que nous atteignons nos objectifs en prenant les bonnes décisions. Pourtant, la réalité est que, souvent, nous définissions quels étaient les objectifs après avoir fait un choix. Nous faisons cela pour réduire la dissonance cognitive.

Dès lors, on peut se demander ce que « intelligence » signifie ? J’aime à dire que l’intelligence est ce qui est mesuré par les tests de QI. Ils mesurent une «aptitude cognitive » (avec une certaine erreur). C’est bien là que se trouve le hic : aptitude et performance ne sont pas la même chose.

En psychologie, nous faisons la différence entre situations de performance optimale et situations de performance typique (quelques explications sur ce lien en anglais). En situations de performance maximale, les participants ont conscience qu’on attend d’eux qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ils savent ce qu’ils doivent faire pour maximiser leur performance. Ces tests ont pour objectif de mesurer ce que les personnes sont capables de faire. Par contre, en situation de performance typique, des instructions de maximisation de performance sont rarement données et les objectifs des tests associés sont souvent globaux. Ces tests tentent d’évaluer comment les personnes réagissent dans une situation « typique », ce qu’elles feraient.

Les tests de QI représentent des situations de performance maximale. Ils mesurent une aptitude cognitive. La rationalité ne peut être évaluée sans tenir compte de la performance des personnes en conditions typiques. La raison est que la rationalité fait intervenir à la fois des aptitudes cognitives et des dispositions de raisonnement particulières.

Mon but n’est pas de détruire les tests de QI. Ils mesurent ce qu’ils sont censés mesurer, i.e. l’intelligence et l’intelligence est une chose très utile. C’est également une composante importante de la pensée rationnelle. Mais l’intelligence ne doit pas être confondue avec la rationalité. Sans rationalité, nous ne faisons pas toujours les choix qu’il faut pour résoudre les vrais problèmes.

Il y a de très nombreuses raisons pour lesquelles les êtres humains peuvent être irrationnels et la plupart des lecteurs de ce blog (skeptic insight) sont familiers avec un grand nombre d’entre elles. Nous avons tendance à penser que « plus est toujours mieux ». Cependant, nous échouons misérablement lorsque nous essayons de comprendre les probabilités et d’évaluer les risques. Nous cherchons des preuves pour conforter nos croyances plutôt que d’accepter ce que les faits nous disent sur ce qui probablement vrai. Les gens que nous aimons sont toujours innocents, toujours bons et ont toujours raison. Nous achetons des billets de loterie, jouons à la roulette et payons des extensions de garantie. Nous avons peur de prendre l’avion mais nous conduisons ivres. Parce que nous conduisons mieux quand nous sommes ivres, pas vrai ?

Et pourtant, nous sommes capables de dépasser nos tendances naturelles. Nos cerveaux ne sont pas cassés. Ils ont juste un défaut de fabrication. Malheureusement, l’intelligence n’est pas suffisante pour outrepasser les défauts.

Dans mon prochain article, je parlerai des ces dispositions de raisonnement que j’ai mentionné plus haut et j’expliquerai comment elles peuvent nous aider ou nous tromper quand nous prenons des décisions ou que nous développons certaines croyances. En attendant, quand vous entendrez parler de « comportements irrationnels », essayez de vous rappeler que les gens ne sont pas irrationnels juste parce qu’ils seraient stupides, ou auraient fait quelque chose de stupide ou encore croiraient en quelque chose d’irrationnel.

Publicités

Ces graphiques montrent que la vaccination est un mensonge

Les forums et les réseaux sociaux sont d’excellents outils pour diffuser de l’information. Ils permettent ainsi à de nombreuses personnes de recevoir une information différente de celle véhiculée par les médias traditionnels ou, pire, par les autorités publiques. Les nouvelles technologies ont permis aux gens de connaître la vérité et de se battre contre les mensonges.

Parmi ces mensonges, on compte la vaccination. Elle est censée nous protéger des vilaines maladies et sauver de nombreuses vies. Or, ce n’est pas ce que disent les graphiques. Je vous propose de passer en revue quelques uns de ces graphiques. Vous serez sous aucun doute surpris par ce qu’ils montrent.

La mortalité des maladies a décru bien avant l’introduction des vaccins

Commençons avec l’évolution de la mortalité de la rougeole aux USA entre 1900 et 1990. La vaccination est introduite en 1963 et on voit clairement que la mortalité liée à cette maladie a commencé à fortement décliner avant cette date. Oh My God ! comme diraient les Yankees…

Figure 1 Taux de mortalité pour la rougeole aux États-Unis [1900 – 1990]. Apparition du vaccin en 1963.

Maintenant, si l’on regarde un peu plus attentivement ce graphe, on voit que la décroissance de la mortalité commence vers 1915-1920 et suit une forme d’exponentielle décroissante pour commencer à stagner vers les années 50. Si on zoome sur les années 50 à 2000 et qu’on ajoute l’incidence, voici ce qu’on obtient :

Figure 2  Nombre de cas par an de rougeole + nombre de décès par an aux États-Unis [1950 – 2005]. Vaccin introduit en 1963.

Le changement d’échelle ouvre de nouvelles perspectives. Le nombre de cas et de décès chutent brutalement peu après l’introduction du vaccin. En fait, il faut comprendre que le nombre de décès liés à une maladie est le produit de deux facteurs :

 Nombre de décès = Nombre de cas (incidence) * Létalité

La létalité étant la probabilité de décès en cas d’infection. Ainsi, jusqu’au début des années 50, la chute du nombre de décès est surtout due à la chute de la létalité. Après 1963, le vaccin prend le relais en faisant chuter l’incidence de la rougeole.

La létalité associée à de nombreuses maladies a fortement diminué au début du XXième siècle grâce aux progrès de la médecine, à l’amélioration de l’hygiène et à une nourriture de plus en plus variée et abondante. Pour autant, la rougeole continue de tuer aujourd’hui et ce même dans les pays industrialisés. Pour les USA, le CDC (Center for Disease Control) estime la probabilité de décès en cas d’infection par la rougeole à 0.2%. Donc oui, on peut encore mourir de la rougeole dans un pays industrialisé (létalité non nulle) et oui, les vaccins sauvent des vies (en faisant baisser l’incidence).

Pour ce qui est des pays en voie de développement ou pauvres, les maladies à prévention vaccinale font de gros dégâts. Pour l’année 2008, l’OMS a estimé que 1,5 millions d’enfants sont morts de maladies  évitables par les vaccins.  La répartition de ces morts en milliers est donnée dans le tableau ci-dessous :

Mortalité chez les enfants de moins de 5 ans liée à des maladies à prévention vaccinale

Nombre de morts estimé (en milliers) chez les enfants de moins de 5 ans liée à des maladies à prévention vaccinale pour l’année 2008.

En Europe, le nombre de morts liées à la coqueluche, la rougeole ou le tétanos sont inférieurs à 1000 (mais pas 0). Ceci est cohérent avec le graphique montrés ci-dessus. Il n’en est pas de même pour l’Afrique, l’Est de la méditerranée et l’Asie du Sud-Est encore durement touchées par ces maladies. Les raisons sont multiples et concernent certes un manque d’hygiène et de nourriture mais aussi une couverture vaccinale bien inférieure aux autres régions du monde. Par exemple, voici les courbes d’évolution de la couverture vaccinale pour le DTP (Diphtérie – Tétanos – Polio) par région du monde :

Figure 3  Évolution de la couverture vaccinale par région du monde pour le vaccin DTP 3 doses (données OMS).

Certaines mauvaises langues diront qu’il est plus urgent d’améliorer la qualité de vie et l’accès aux soins de santé dans ces régions et que, d’autre part, on verrait alors la mortalité baisser automatiquement. Un vœu pieux qui même avec des efforts considérables mettrait encore de très nombreuses années avant de se réaliser. Sans compter que les maladies dites « bénignes » tuent encore dans les pays dits riches. Bref, chaque année, la vaccination permet d’éviter 2 à 3 millions de décès.

Ça, c’est pour la mortalité. Maintenant, la première raison d’être d’un vaccin est d’éviter l’infection. En évitant l’infection, on évite la souffrance liée à la maladie mais aussi et surtout les diverses complications possibles. Concernant la rougeole, elles apparaissent dans environ 30% des cas et elles se manifestent surtout chez les enfants de moins de 5 ans et chez les adultes de plus de 20 ans. Les pourcentages associés aux différentes complications possibles sont les suivantes (États-Unis) :

  • Diarrhée – 8%
  • Otite – 7%
  • Pneumonie – 6%
  • Encéphalite – 0.1%
  • Convulsions – 0.6-0.7%
  • Mort – 0.2%

Pour terminer cette section et pour bien comprendre le lien entre incidence et vaccination, voici un graphique montrant l’évolution de l’incidence et de la couverture vaccinale pour la coqueluche en Angleterre et au Pays de Galles entre 1940 et 2000 :

Figure 4  Évolution de l’incidence et de la couverture vaccinale pour la coqueluche en Angleterre + Pays de Galles [1940 – 2010].

Comme on peut le voir, l’incidence baisse après l’introduction du vaccin puis repart lorsque la couverture vaccinale s’effondre.

Puisque que l’on parle de la coqueluche, autant en profiter pour énoncer les complications qui lui sont associées. Aux États Unis (pays développé), la moitié des nourrissons de moins de 1 an ayant contracté la coqueluche ont été hospitalisés. Parmi ces derniers :

  • 23% (1 sur 4) auront une pneumonie
  • 1.6% (1-2 sur 100) auront des convulsions
  • 67% (2 sur 3) auront des apnées
  • 0.4% (1 sur 300) auront une encéphalopathie
  • 1.6% (1-2 sur 100) mourront

Chez les adolescents et adultes, les cas de coqueluche nécessitant une hospitalisation sont beaucoup moins fréquents, soit environ 5%. Parmi les cas infectés, on retrouve les probabilités de complications suivantes :

  • 33% (1 sur 3) perdront du poids
  • 28% (1 sur 3) subiront une perte de contrôle de leur vessie
  • 6% (1 sur 16) connaitront des évanouissements
  • 4% (1 sur 25) auront une ou plusieurs côtes fracturées à cause de la toux sévère
  • 2% (1 sur 50) auront une pneumonie

Le nombre de cas rougeole au Canada avait commencé à chuter avant l’introduction du vaccin (les graphiques du Dr. Obomsawin)

Le Dr. Obomsawin est une figure connue dans la communauté vaccino-sceptique. Il a réalisé de nombreux graphes prouvant l’inutilité des vaccins. La plupart concerne l’évolution de la mortalité pour différentes maladies mais il y en a un représentant l’évolution de l’incidence de la rougeole au Canada :

Figure 5  Incidence de la rougeole au Canada entre 1935 et 1983. Premier vaccin introduit en 1963.

On peut y voir que l’incidence de la rougeole a diminué d’environ 90% avant l’introduction du premier vaccin en 1963. Il ne s’agit pas du nombre de morts mais bien du nombre de cas par unité de population et de temps. Cela semble être en contradiction avec ce que nous avons montré au paragraphe précédent. Pourtant, le Dr. Obomsawin a utilisé les données officielles de l’Agence de la santé publique du Canada. Oui mais non. Le cas de ce graphique (très laid par ailleurs) a déjà été traité dans un article du blog anglophone Science-Based Medecine dont vous pouvez trouver une traduction ici. Je vous fais donc la version courte : sous le graphe apparait une légende : « Source : Adapté de la figure 8 du rapport sur l’incidence de la rougeole au Canada« . Le graphique de référence est montré ci-dessous avec, en rouge, la courbe construite à partir des 5 données sélectionnées par la Dr. Obomsawin :

measles-canada_vs_obomsawin

Figure 6  Graphique de référence + courbe du Dr. Obo… pour l’incidence de la rougeole au Canada [1924 – 2004].

À la vue de ce graphe, on remarque tout de suite que le Dr. Obomsawin a sciemment fait disparaître les fortes oscillations qui caractérisent l’incidence de la rougeole. Pourtant, certains personnes toujours persuadées de l’inefficacité des vaccins feront remarquer que l’évolution de l’incidence après 1950 semble montrer que celle-ci tendait déjà vers sa valeur mesurée après la période de non-notification et donc après l’introduction du vaccin. Il suffit de regarder la valeur de l’incidence en 1959, juste avant la période de non-notification. Oui sauf que ce point n’existe pas en réalité. D’ailleurs, sa valeur est justement exactement égale à celle affichée en 1969. Il s’agit d’une simple erreur de dédoublement qui a par la suite été corrigée.  La version corrigée du graphique donne ceci :

Figure 7  Nombre de cas notifiés (bâtonnets) et incidence (courbe) pour la rougeole au Canada [1924 – 2010]. (autre source)

Évidemment, certaines personnes diront qu’il ne s’agit pas d’une erreur mais d’un complot. Il n’existe malheureusement pas de vaccin contre la paranoïa… sauf si il en existe vraiment un et qu’il s’agit d’un complot.

Même après des décennies de vaccination, les maladies à prévention vaccinale sont toujours présentes, y compris dans les pays industrialisés

Entre 2008 et 2011, par exemple, la France a connu un regain de la rougeole :

Figure 8  Nombre de cas de rougeole déclarés en France [2008 – 2012].

Pourtant, la vaccination contre la rougeole a été introduite dans le calendrier vaccinal en 1983, à l’âge de 12-15 mois. Une deuxième dose est introduite en 1996 pour les enfants âgés de 11 à 13 ans, ensuite ramenée à la tranche de 3 à 6 ans en 1997. À partir de 2005, une première dose de ROR (rougeole-oreillons-rubéole) est donnée vers 12 mois et une seconde entre 13 et 24 mois (voir ici et ici, slide 4). Quand on regarde les taux de couverture vaccinale en fonction de l’âge, on voit que la couverture à 1 dose dépasse les 85% pour les enfants 24 mois et les 93% pour les enfants de 6 ans et + à partir de 2002.  Alors pourquoi cette recrudescence constatée à partir de 2008 ?

Pour comprendre, il faut savoir que l’élimination* d’une maladie n’est rendue possible que si le pourcentage de personnes immunisées dépasse le seuil d’immunité de groupe. À partir de ce seuil, une maladie ne parvient plus à se maintenir dans la population. Il est calculé à partir du taux de reproduction de base R0 grâce à la formule suivante :

seuil d’immunité de groupe = 1 – 1/R0

Pour la rougeole, la valeur du R0 est estimée à 12-18. Le seuil d’immunité de groupe est donc de 91-95%, ce qui est très élevé. D’autre part, 5 à 10% des enfants n’ayant reçu qu’une seule dose de vaccin ne seront pas protégés. Ce qui explique que des enfants vaccinés contractent la maladie. D’où la nécessité d’augmenter rapidement la taux de couverture à 2 doses (qui est beaucoup trop bas en France, bien qu’en augmentation). Avec une politique vaccinale d’une seule dose, il faudrait que la couverture vaccinale soit de 100% pour espérer atteindre l’immunité de groupe et ainsi l’élimination de la rougeole.

Quand une politique de vaccination est lancée sans atteindre l’immunité de groupe, on observe une réduction importante du nombre de cas avec des pics de résurgence de la maladie plus ou moins espacés dans le temps. La diminution de l’incidence ralentit la circulation du virus mais, en dessous du seuil d’immunité de groupe, celui-ci persiste en bruit de fond. Avec les années, le réservoir de personnes non immunisées grandit. Lorsque ce réservoir atteint une taille suffisante, un pic épidémique apparait. En 1997, des chercheurs français ont réalisé une modélisation pour prédire l’évolution de la rougeole en France entre 1997 et 2021 selon différents scénarios. Les simulations montraient qu’une couverture de 90% pour une première dose avant 24 mois et de 75% pour une deuxième dose avant 6 ans étaient nécessaires pour aboutir à l’élimination de la rougeole en France. Malheureusement, la couverture 1 dose a péniblement augmenté durant les années 2000 et concernant la couverture 2 doses, on est parti de loin. Bref, il faudra encore attendre pour l’élimination de la rougeole en France et surtout continuer d’augmenter la couverture vaccinale à 1 ET 2 doses.

Autre conséquence d’une vaccination sous-optimale : on observe un phénomène de déplacement en âge parmi les personnes infectées (voir cadre gris dans cet article + calcul du déplacement ici en anglais). Cela a d’ailleurs été le cas pour la rougeole en France :

Évolution de la proportion de cas de rougeole par tranche d'âge en France [1985-1995].

Figure 9  Évolution de la proportion de cas de rougeole par tranche d’âge en France [1985-1995].

Malgré tout, la vaccination contre la rougeole a réussi à faire baisser drastiquement le nombre de cas et ce de manière durable. Signalons que, par le passé, la vaccination contre la variole a permis l’éradication* de cette maladie (R0 = 5-7, seuil d’immunité de groupe = 80-86%). Bref, la vaccination ça marche à condition que tout le monde joue le jeu. D’ailleurs, chers parents, vaccinez vos gosses et si il est recommandé de faire 2 doses, et bien, faites 2 doses. C’est aussi l’occasion de vérifier si vous êtes à jour vous-même…

* À strictement parler, l’élimination et l’éradication d’une maladie n’ont pas la même signification bien que les deux soient souvent confondues. L’élimination concerne la disparition d’une maladie dans une région du monde, alors que l’éradication signifie sa disparition partout sur le globe. 

 

Ce qu’il faut retenir (take home message) :

  • L’évolution de la mortalité n’est pas l’indicateur le plus pertinent pour évaluer l’efficacité d’un vaccin. Un vaccin fera baisser indirectement le nombre de morts en faisant baisser le nombre de cas infectés (cfr Figure 2). L’évolution du nombre de morts dépend aussi de l’évolution de la létalité. En prévenant l’infection, un vaccin permet d’éviter la souffrance liée à la maladie, les hospitalisations dues aux complications et, éventuellement, la mort.
  • Même dans les pays industrialisés, des maladies comme la coqueluche et la rougeole peuvent conduire à l’hospitalisation, voire provoquer la mort. Rappel : la moitié des nourrissons de moins de 1 an contractant la coqueluche aux États Unis seront hospitalisés. Dans les régions comme l’Afrique, l’Est de la méditerranée et l’Asie du Sud-Est, les maladies à prévention vaccinale font plusieurs centaines de milliers de morts par an parmi les enfants de moins de 5 ans.
  • Certaines personnes malveillantes choisissent les points qui les arrangent pour faire leur graphes (cfr Dr. Obomsawin).
  • Pour les maladies transmissibles d’homme à homme, des retours épidémiques restent possibles tant que la couverture vaccinale est sous le seuil d’immunité de groupe. Plus la couverture est grande, plus les pics de résurgence sont espacés dans le temps.

Il ne faut pas confondre des bas et débat – le retour

Voici le deuxième billet concernant l’art du débat. Je vous propose de continuer en expliquant 3 autres techniques d’argumentation fallacieuses. Ce sont des techniques bien connues et parmi les plus utilisées. Lire la Suite…

Il ne faut pas confondre des bas et débat

Le débat n’est pas une pratique particulière de communication entre bipèdes évolués mais un véritable art. Un débat requière de la part des protagonistes, respect, écoute, sincérité et intelligence. Une excellente préparation est donc nécessaire. Chacun des intervenants devra maîtriser parfaitement son sujet. Tout cela s’acquière à force d’expérience. Avant un débat, il faut récolter des informations et les assimiler (trier, comprendre, mettre en perspective, etc…). Pendant le débat, il faut savoir garder son sang froid et apprendre à raisonner de manière logique et structurée. Lire la Suite…