Tag Archive | intelligence

Pourquoi des personnes intelligentes ne sont-­elles pas toujours rationnelles? Partie I [traduction]

Ci-dessous, la traduction de l’article Why Smart People Are Not Always Rational écrit par Barbara Drescher qui enseigne la psychologie cognitive et quantitative à la California State University (Northridge).

Paul Frampton est tombé dans un piège. En novembre 2011, cet homme divorcé de 68 ans a fait la connaissance sur un site de rencontre de Denise Milani, une top modèle d’une trentaine d’années. En janvier 2012, Paul proposa d’aller à sa rencontre bien qu’il ne lui ait jamais parlé par téléphone ou via Skype. La rencontre devait avoir lieu en Bolivie où Denise devait faire un shooting photo. Deux semaines plus tard, Paul se retrouvait détenu dans une prison de Buenos Aires (Argentine) pour transport illicite de plus d’un kilo de cocaïne.

Voici l’histoire en quelques mots : Paul reçu un billet pour un voyage au départ de Chapel Hill, Caroline du Nord, à destination de La Paz, Bolivie, en passant par Toronto. Arrivé à Toronto, il découvrit que le billet pour la deuxième étape était invalide. Il attendit à Toronto pour un autre billet. Il arriva finalement en Bolivie avec quatre jours de retard. Hélas, Denise n‘y était plus. Il apprit qu’elle était partie à Bruxelles pour une autre séance photo. Elle lui enverrait un second billet pour la rejoindre mais à condition qu’il lui rapporte une valise qu’elle avait oubliée en Bolivie.

Neuf jours plus tard, un homme lui remit une valise noire complètement vide. Cette valise n’avait de particulier, rien qui puisse expliquer pourquoi Denise voulait qu’il lui apporte cette valise et pas une autre. Paul remplit cette valise avec du linge sale à lui et se rendit à l’aéroport. Il allait enfin pouvoir rencontrer Denise à Bruxelles.

Mais il se fit prendre à l’aéroport de Buenos Aires, où il faisait une escale.

Des indices suggèrent que Paul savait que la valise contenait de la cocaïne et avait même une bonne idée de la quantité qu’il transportait. Mais il semble également que Paul croyait sincèrement que Denise l’aimait. Il semblait croire qu’ils allaient vendre la cocaïne ensemble, se marier, s’installer quelque part et fonder une famille.

Si vous êtes comme moi, à ce moment de la lecture, vous vous demandez comment cet homme a put être aussi stupide ?

Pourtant, Paul Frampton est Professeur de Physique à l’Université de Caroline du Nord (Chapel Hill) et a plus de 450 publications scientifiques à son actif. Il a également coécrit des articles avec trois prix Nobel. Il n’est donc pas si stupide.

NdT : Pour plus de détails sur l’histoire de ce professeur, voir ce lien en anglais.

Un exemple concret → Mensa

À la fin des années 80, j’étais une jeune adulte et comme beaucoup de mes pairs, j’étais à la recherche de quelque chose. À la recherche de personnes avec qui j’avais des intérêts communs, avec qui je pouvais discuter sciences, littérature – vous savez, ce genre de choses qui vous donne le sentiment d’avoir atteint un nouveau niveau de compréhension du sens de la vie. Les organisations « sceptiques » n’étaient pas aussi nombreuses et aussi développées qu’aujourd’hui. Bien que j’en connaissais quelques unes, je ne les considérais pas encore comme sources potentielles de stimulation intellectuelle.

À cette époque, je décidais de rejoindre Mensa.

Pour ceux qui n’ont jamais entendu parlé de Mensa, il s’agit d’un club dont la seule condition pour en devenir membre est d’avoir un QI supérieur à celui de 98 % de la population. Cela représente 1 personne sur 50, ce qui, en fait, n’est pas si sélectif cela. Mais, en ce temps là, je pensais que se serait suffisant pour me garantir de rencontrer des gens intéressants. Entourée de ces personnes, je m’attendais à me sentir probablement un peu stupide et à être intimidée. Mais ce ne fut pas le cas.

Imaginez mon excitation quand j’ai reçu cette enveloppe contenant un pack de bienvenue m’informant de l’organisation d’événements et de l’existence de groupes d’intérêt spécialGIS (special interest group – SIG en anglais). « Scrabble par mail » mouais, c’est cool, mais si ce que je voulais était un jeu stimulant, je pouvais simplement rester à la maison et laisser ma maman me botter les fesses au ScrabbleTM. « GIS écrivains ». Déjà mieux. « GIS Star Trek » ? Génial. Puis, je les ai vu : « GIS PES (Perception Extra-Sensorielle) », « GIS Astrologie », « GIS Anges ». Hum…

Mon intérêt pour Mensa et les GIS diminua rapidement. Ensuite, j’ai eu un job dans une entreprise de développement logiciel et je me suis retrouvée entourée de gens plus intelligents que moi. J’avais toujours gardé l’intention de donner encore une chance à Mensa, mais je n’ai finalement jamais trouvé le temps de le faire. Au moment de renouveler mon adhésion, je ne l’ai pas fait.

Bien des années plus tard alors que mes enfants étaient petits, j’ai tout de même renouvelé mon inscription à Mensa, pensant que mes petits garçons, geek et malins, se sentiraient mieux acceptés parmi d’autres enfants également intelligents. Les GIS que j’avais remarqués à l’époque étaient toujours là. Voici quelques exemples de GIS que l’on peut trouver aujourd’hui :

  • Parapsychologie (phénomènes psychiques)
  • Théories conspirationnistes
  • Survivalistes (Preppers en anglais)
  • La ribambelle des groupes religieux, en ce compris le groupe des athées.

Puis, j’ai lu le Bulletin Mensa. Un des articles principaux m’informait « qu’il n’existait pas de consensus scientifique » concernant la nature anthropique du réchauffement climatique et que le réchauffement anthropique est un produit du « Maccarthysme ». C’était en 2008, après une déclaration du GIEC supportant clairement l’existence d’un consensus scientifique sur l’existence et la nature anthropique d’un réchauffement climatique. L’auteure y faisait une critique sévère et ironique du fait de « lancer des affirmations sans preuves », alors que ses propres arguments étaient clairement fallacieux et irrationnels, et je ne pensais pas cela simplement parce que j’étais en désaccord avec sa conclusion. Ma lettre envoyée à l’éditeur n’a jamais été publiée. Je n’ai pas été surprise. Je n’ai encore jamais assisté à un évènement Mensa et mon statut de membre est , je pense, « inactif » de façon permanente.

Intelligence n’est pas rationalité

Mensa a été fondée il y a plus de 65 ans, principalement dans le but de promouvoir l’intelligence au service du bien de l’humanité. Cependant leur liste de réalisations est assez courte (et encore…). Ils pensaient probablement qu’en unissant leurs forces, ils pourraient résoudre tous les problèmes du monde. Malheureusement, « l’intelligence » ne fonctionne pas comme ça.

La plupart des gens considèrent que l’intelligence et la rationalité sont la même chose. J’entends parfois des gens parler de personnes « débrouillardes » (street-smart) ou dotées de « bon sens » et de les comparer à des « intellectuels » (book-smart). Pourtant, nous semblons vouloir continuer à lier intelligence et connaissances avec un comportement rationnel, comme si la rationalité était un sous-produit de l’intelligence. Même les sceptiques ont souvent tendance à penser qu’il suffit donner les bons arguments pour que les gens changent leur position concernant les vaccins, la perception extra-sensorielle et le réchauffement climatique. Mais ce n’est pas de cette façon que les gens fonctionnent.

Fondamentalement, quand les psychologues parlent de « rationalité », ils font référence à des structures de croyances et des comportements qui optimisent la réalisation d’un objectif. En d’autres mots, les processus de pensée et les comportements qui nous conduisent à obtenir ce dont on a besoin ou que l’on désire, comme éliminer la faim dans le monde. Cela peut être déroutant car nous pensons souvent que nous atteignons nos objectifs en prenant les bonnes décisions. Pourtant, la réalité est que, souvent, nous définissions quels étaient les objectifs après avoir fait un choix. Nous faisons cela pour réduire la dissonance cognitive.

Dès lors, on peut se demander ce que « intelligence » signifie ? J’aime à dire que l’intelligence est ce qui est mesuré par les tests de QI. Ils mesurent une «aptitude cognitive » (avec une certaine erreur). C’est bien là que se trouve le hic : aptitude et performance ne sont pas la même chose.

En psychologie, nous faisons la différence entre situations de performance optimale et situations de performance typique (quelques explications sur ce lien en anglais). En situations de performance maximale, les participants ont conscience qu’on attend d’eux qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ils savent ce qu’ils doivent faire pour maximiser leur performance. Ces tests ont pour objectif de mesurer ce que les personnes sont capables de faire. Par contre, en situation de performance typique, des instructions de maximisation de performance sont rarement données et les objectifs des tests associés sont souvent globaux. Ces tests tentent d’évaluer comment les personnes réagissent dans une situation « typique », ce qu’elles feraient.

Les tests de QI représentent des situations de performance maximale. Ils mesurent une aptitude cognitive. La rationalité ne peut être évaluée sans tenir compte de la performance des personnes en conditions typiques. La raison est que la rationalité fait intervenir à la fois des aptitudes cognitives et des dispositions de raisonnement particulières.

Mon but n’est pas de détruire les tests de QI. Ils mesurent ce qu’ils sont censés mesurer, i.e. l’intelligence et l’intelligence est une chose très utile. C’est également une composante importante de la pensée rationnelle. Mais l’intelligence ne doit pas être confondue avec la rationalité. Sans rationalité, nous ne faisons pas toujours les choix qu’il faut pour résoudre les vrais problèmes.

Il y a de très nombreuses raisons pour lesquelles les êtres humains peuvent être irrationnels et la plupart des lecteurs de ce blog (skeptic insight) sont familiers avec un grand nombre d’entre elles. Nous avons tendance à penser que « plus est toujours mieux ». Cependant, nous échouons misérablement lorsque nous essayons de comprendre les probabilités et d’évaluer les risques. Nous cherchons des preuves pour conforter nos croyances plutôt que d’accepter ce que les faits nous disent sur ce qui probablement vrai. Les gens que nous aimons sont toujours innocents, toujours bons et ont toujours raison. Nous achetons des billets de loterie, jouons à la roulette et payons des extensions de garantie. Nous avons peur de prendre l’avion mais nous conduisons ivres. Parce que nous conduisons mieux quand nous sommes ivres, pas vrai ?

Et pourtant, nous sommes capables de dépasser nos tendances naturelles. Nos cerveaux ne sont pas cassés. Ils ont juste un défaut de fabrication. Malheureusement, l’intelligence n’est pas suffisante pour outrepasser les défauts.

Dans mon prochain article, je parlerai des ces dispositions de raisonnement que j’ai mentionné plus haut et j’expliquerai comment elles peuvent nous aider ou nous tromper quand nous prenons des décisions ou que nous développons certaines croyances. En attendant, quand vous entendrez parler de « comportements irrationnels », essayez de vous rappeler que les gens ne sont pas irrationnels juste parce qu’ils seraient stupides, ou auraient fait quelque chose de stupide ou encore croiraient en quelque chose d’irrationnel.